Dum Dweebu, Gaani, parades royales, courses hippiques, caravanes culturelles… Parakou vit au rythme du cheval depuis des générations. Pourtant, la ville ne possède toujours aucun hippodrome moderne. Huit ans après la pose de la première pierre d’un projet financé à plus de 123 millions FCFA par la Loterie Nationale du Bénin, le site annoncé reste presque invisible dans les herbes. Entre silence administratif, ambitions culturelles inachevées et domination étrangère lors des courses hippiques, une question revient désormais avec insistance : le Bénin est-il en train de perdre son propre terrain culturel ?
À Parakou, le cheval n’est pas un simple animal de parade. C’ est une mémoire vivante. Une identité. Un langage culturel transmis de génération en génération.
Ici, les sabots racontent l’histoire des royaumes baatonu. Ils réveillent les traditions de la Gaani, cette fête identitaire qui rassemble chaque année cavaliers, autorités traditionnelles, populations et visiteurs autour des symboles du pouvoir et de la bravoure. Dans plusieurs cérémonies royales du Nord béninois, le cheval demeure encore aujourd’hui un marqueur de prestige, de noblesse et d’appartenance culturelle. Mais à mesure que les années passent, un paradoxe saute de plus en plus aux yeux : comment une ville qui célèbre autant le cheval peut-elle encore ne disposer d’aucune véritable infrastructure hippique moderne ?
Dum Dweebu, le festival qui fait courir le monde… sans piste adaptée
Du 04 au 10 mai 2026, Parakou a encore confirmé sa place de capitale culturelle du cheval avec la tenue du festival Dum Dweebu propulsé par l’association Bénin Mansôbou. Caravanes équestres, danses de chevaux, courses hippiques, animations culturelles, expositions artisanales… Pendant plusieurs jours, la ville a vécu au rythme des traditions équestres baatonu. Des cavaliers venus du Bénin, du Togo et du Nigéria ont défilé dans les rues sous les acclamations des populations.
Selon un article publié par LeParakois, la cérémonie officielle de lancement de la deuxième édition du festival a réuni plusieurs personnalités, dont la vice-présidente de la République Mariam Chabi Talata, l’émir de Yashikiri Sabi Kpassi, le ministre conseiller Sacca Kina Bio Guerra et le ministre d’État honoraire François Abiola.
Le point culminant du festival fut la grande course hippique du 10 mai 2026. Et le verdict a marqué les esprits : le Togo a remporté le trophée devant le Bénin et le Nigéria.
Un détail qui dépasse le simple cadre sportif pour plusieurs passionnés de culture équestre.
Car derrière cette défaite béninoise se cache aussi une réalité plus profonde : l’absence d’infrastructures adaptées capables de professionnaliser les compétitions hippiques locales.
Un hippodrome promis… puis dans le silence
L’hippodrome de Parakou dort dans la poussière. Sous un ciel pâle, le terrain s’étire comme une promesse abandonnée. Quelques blocs de béton restent là, immobiles, tels les vestiges d’un rêve interrompu témoignent encore d’un chantier qui semble figé dans le temps. Les herbes folles avancent lentement sur la terre rouge, reprenant possession d’un espace que les hommes semblent avoir déserté. Le silence est lourd. Par endroits, la végétation sèche résiste entre les traces d’aménagement inachevées. Les installations prévues paraissent avoir été laissées à elles-mêmes sous le soleil et les intempéries. Aucun bruit de chantier. Aucun marteau. Aucun moteur, n’en parlons même pas des chevaux aux alentours. Seulement le vent qui traverse ce vaste vide où devait naître un symbole de modernité. Les poteaux penchés regardent l’horizon comme des témoins fatigués d’une attente devenue trop longue. À Parakou, l’hippodrome ressemble désormais à un chantier fantôme : un lieu où les ambitions semblent s’être arrêtées en chemin. Sur cette immense étendue presque vide, à moitié transformer en terrain de soccer par les amoureux du cuir rond ; difficile d’imaginer l’ambition annoncée autour de ce projet
Pourtant, l’idée d’un hippodrome à Parakou n’est pas nouvelle. Le 29 septembre 2018, les autorités municipales de l’époque procédaient officiellement à la pose de la première pierre d’un hippodrome au quartier Nima, dans le deuxième arrondissement de la ville. Toujours selon LeParakois, le projet devrait coûter environ 226 millions FCFA. À cette occasion, le Directeur général de la Loterie Nationale du Bénin, Gaston Zossou, avait remis un chèque de 123 millions FCFA à l’ancien maire Charles Toko pour soutenir la réalisation du projet. Le délai contractuel annoncé pour les travaux était de trois mois. Mais plusieurs années plus tard, aucun hippodrome fonctionnel n’a émergé du site annoncé. À la place d’une piste moderne, les visiteurs découvrent surtout des herbes envahissantes et les traces d’un projet figé. Dans un précédent article, LeParakois posait déjà publiquement la question : « Que sont devenus les 123 millions FCFA de la Loterie nationale ? » Depuis, très peu d’explications publiques ont été apportées autour de ce dossier.
Une capitale culturelle sans infrastructure à la hauteur
Pendant ce temps, Parakou et le nord demeurent sans frein en matière d’organisation d’événements où les chevaux occupent une place centrale. La Gaani, Dum Dweebu, les démonstrations traditionnelles, les caravanes royales et plusieurs manifestations culturelles mobilisent régulièrement des cavaliers venus de différents horizons. Mais paradoxalement, les compétitions continuent souvent de se dérouler sur des terrains improvisés, sans véritable piste professionnelle, sans gradins adaptés, sans centre vétérinaire moderne ni équipements hippiques spécialisés. Pour plusieurs observateurs, cette absence d’infrastructure limite considérablement les ambitions internationales de la ville. Car un hippodrome moderne pourrait transformer Parakou en véritable pôle touristique et culturel régional. Hôtellerie, artisanat, élevage équin, spectacles, tourisme culturel, compétitions internationales : les retombées économiques pourraient être importantes pour toute la région septentrionale.
Le Togo gagne sur la piste… le Bénin perd-il sa vision ?
Le sacre togolais lors de la grande course de Dum Dweebu a également réveillé un autre débat : celui de la préparation et de la structuration de la filière hippique béninoise. Dans plusieurs pays voisins, les compétitions équestres bénéficient progressivement d’infrastructures plus adaptées et d’un accompagnement plus structuré. Au Togo comme au Nigeria, certaines compétitions disposent déjà de cadres plus professionnalisés permettant aux cavaliers de mieux s’entraîner et de valoriser leur savoir-faire. À Parakou, malgré l’immense passion populaire, les cavaliers continuent souvent d’évoluer avec des moyens limités.
Dès lors, une question s’impose : si Parakou disposait aujourd’hui d’un véritable hippodrome moderne, les résultats seraient-ils différents ?
Au-delà du trophée perdu face au Togo, c’est peut-être toute la question de la valorisation du patrimoine équestre béninois qui est posée.
Entre prestige culturel et rendez-vous manqué
Le plus frappant reste sans doute ce contraste permanent : Parakou réussit à attirer des délégations étrangères, des personnalités politiques et des milliers de festivaliers autour du cheval… mais continue d’attendre en silence une infrastructure promise depuis près d’une décennie. Comme si la ville avait déjà l’âme d’un grand carrefour hippique… sans encore avoir son terrain. Et pendant que les chevaux continuent de faire vibrer les rues de Parakou au son des traditions baatonu, une autre course semble toujours au point mort : celle de l’hippodrome promis aux populations.
Fayçal DRAMANE














