Le débat sur la place des langues nationales dans la vie publique béninoise revient périodiquement dans les cercles intellectuels et institutionnels, souvent porté par un élan patrimonial louable mais rarement adossé à une stratégie rigoureuse. Or, poser correctement la question des langues au Bénin, c’est d’abord accepter de regarder en face une double complexité : celle d’un territoire plurilingue où aucune langue endogène ne joue le rôle de lingua franca nationale, et celle de langues dont le corpus lexical, dans l’état actuel de leur codification, ne permet pas encore de supporter pleinement les exigences du discours scientifique, technique ou administratif. C’est de cette double réalité — et non d’une seule — que doit partir toute réflexion sérieuse.
I. UN PAYS, DES DIZAINES DE LANGUES : le mirage de l’évidence
Le Bénin compte, selon les estimations les plus rigoureuses, entre 55 et 70 langues identifiées, réparties sur un territoire de 114 763 km². L’Atlas sociolinguistique du Bénin, produit sous l’égide de la Direction des Langues Nationales, en recense au moins 56 langues vivantes. Cette mosaïque n’est pas une curiosité anecdotique : elle structure profondément les dynamiques sociales, les rapports au savoir et à l’autorité, et les possibilités réelles de communication publique.
Ce constat invalide d’emblée l’idée reçue selon laquelle promouvoir « les langues nationales » serait une démarche simple et consensuelle. Le fon, parlé par environ 25 % de la population, reste totalement inintelligible à Tanguiéta, dans l’Atacora, où dominent le ditammari, le nateni ou le biali. Le bariba (ou baatombou), langue majoritaire du Borgou, est une abstraction sonore pour un locuteur natif de Porto-Novo ou d’Abomey-Calavi. Le yoruba de la zone Kétou-Pobè n’a qu’une pénétration marginale dans la vallée du Niger. Les audiences publiques, parlements, cours de justice, meetings politiques, émissions radiodiffusées nationales : personnes aux idiomes mutuellement incompréhensibles. Dans ce contexte, l’éviction du français ne produirait pas une démocratisation de la parole publique : elle produirait un nouveau silence, au profit du groupe ethnolinguistique dominant localement.
La recherche en sociolinguistique africaine a amplement documenté ce paradoxe. Comme l’a établi Kathryn Linn Geurts dans ses travaux sur les Anlo-Ewe, ou Sinfree Makoni et Alastair Pennycook* dans leur déconstruction du concept même de « langue africaine », la cartographie linguistique du continent est infiniment plus complexe que les discours nationalistes ne le supposent. L’unité linguistique est une construction politique, non un donné naturel.
II. LE PROBLÈME LEXICAL : quand la langue manque de mots
La seconde réalité, tout aussi inconfortable, concerne la capacité expressive actuelle de nos langues. Ce n’est pas une question de valeur intrinsèque : toute langue humaine est par nature un système complet et cohérent, mais une question de développement terminologique, c’est-à-dire de l’effort collectif et institutionnel qui a été ou non consenti pour enrichir le lexique d’une langue à mesure que les sociétés qui la pratiquent se complexifient.
L’exemple du lingala, cité en exergue de cette réflexion, est révélateur. Cette langue véhiculaire des deux Congo, souvent présentée comme un succès de la promotion des langues africaines, ne dispose, dans sa version codifiée, que d’un corpus d’environ 900 mots fondamentaux. Le résultat est bien documenté : les locuteurs congolais qui souhaitent s’exprimer en lingala dans des contextes formels ou techniques y insèrent massivement du français, produisant un code-switching systématique qui trahit précisément les limites lexicales de la langue telle qu’elle est actuellement normée. Ce phénomène n’est pas propre au lingala. Le wolof au Sénégal, le haoussa dans le bassin du lac Tchad, le moore au Burkina Faso, ou le fon et le dendi au Bénin présentent tous, à des degrés divers, ce déficit terminologique dans les domaines scientifiques, médicaux, juridiques et financiers.
À titre de comparaison, le Larousse français recense plus de 250 000 entrées dans sa version complète, et l’Académie française procède chaque décennie à des additions terminologiques substantielles pour intégrer les évolutions technologiques et scientifiques. C’est cet effort permanent de néologie: la création organisée de nouveaux mots — qui permet à une langue de rester un outil de pensée opérationnel dans la modernité. Sans lui, une langue peut survivre comme vecteur de culture orale et d’identité, mais elle ne peut pas porter un raisonnement de philosophie analytique, une prescription pharmaceutique complexe, un contrat financier ou une démonstration mathématique.
III. LA VOIE BRETONNE : une leçon de volontarisme linguistique
L’expérience bretonne offre à cet égard un modèle instructif, même si les conditions historiques ne sont pas identiques. En l’an 2000, les écoles Diwan réseau d’immersion bretonne créé en 1977 permettaient déjà de mener une scolarité jusqu’au baccalauréat en langue bretonne. En 2026, l’enseignement supérieur en breton est devenu une réalité institutionnelle dans certaines filières, notamment à l’Université de Bretagne Occidentale et à l’Université Rennes 2. Ce résultat n’est pas tombé du ciel : il a nécessité cinquante ans de travail terminologique intense, conduit notamment par l’Office public de la langue bretonne (Ofis publik ar brezhoneg*), qui a systématiquement inventé, normalisé et diffusé les équivalents bretons des termes scientifiques et techniques dans l’ensemble des domaines du savoir.
Ce volontarisme néologique s’appuie sur des méthodes rigoureuses : dérivation à partir des racines celtiques existantes, emprunt adapté phonologiquement, calque sémantique, et consultation des communautés de locuteurs pour valider l’usage. C’est exactement ce travail que nos commissions linguistiques béninoises : l’Agence Béninoise de Normalisation et de Gestion de la Qualité (ABNorm) pour les aspects techniques, et les structures universitaires compétentes comme la FLASH de l’UAC devraient systématiser et amplifier pour les langues béninoises.
IV. QUELLE STRATÉGIE POUR LE BÉNIN ?
Face à ces réalités, deux erreurs symétriques sont à éviter. La première serait de rejeter le projet de promotion des langues nationales au motif que le français est fonctionnellement nécessaire. Cette position, aussi réaliste qu’elle paraisse, ignore que l’exclusion linguistique est un facteur majeur d’inégalité éducative et citoyenne : des millions de Béninois qui ne maîtrisent pas le français sont de facto exclus du débat public, du système judiciaire formel et de l’accès à l’information sanitaire. Les recherches en sciences de l’éducation convergent pour établir qu’un enfant apprend mieux dans sa langue maternelle, notamment dans les premières années de scolarisation. L’UNESCO a réaffirmé ce principe dans sa recommandation de 2003 sur l’éducation multilingue.
La seconde erreur serait de vouloir substituer immédiatement le français par une ou plusieurs langues nationales* dans l’espace public national, sans avoir préalablement résolu ni la question du choix de la langue véhiculaire, ni celle du développement lexical. Cette démarche, aussi politiquement séduisante soit-elle, produirait une désorganisation administrative et une exclusion inversée, cette fois des locuteurs dont la langue n’aurait pas été choisie.
La voie raisonnable est celle d’un programme en trois axes :
Premièrement, investir massivement dans la néologie organisée. Les institutions académiques et les commissions linguistiques nationales doivent être mandatées et financées pour produire des dictionnaires terminologiques spécialisés dans les langues à plus fort potentiel véhiculaire du pays — le fon et le yoruba au Sud, le bariba et le dendi au Nord, le ditammari dans l’Atacora. Ces dictionnaires doivent couvrir les mathématiques, la médecine, le droit, l’agronomie et les finances. C’est à ce prix seulement qu’un manuel scolaire, une ordonnance médicale ou un acte judiciaire pourra être rédigé intégralement dans une langue béninoise sans appauvrissement du contenu.
Deuxièmement, développer une éducation bilingue progressive, en associant systématiquement la langue maternelle de l’enfant au français dans les premières années du primaire, conformément aux recommandations de l’UNESCO et aux expériences concluantes menées au Mali, au Burkina Faso et en Tanzanie, ce dernier pays ayant fait du swahili une langue d’enseignement à tous les niveaux.
Troisièmement, encourager une politique de plurilinguisme fonctionnel dans l’espace public, sans hiérarchie figée, en reconnaissant que dans un pays comme le Bénin, l’hégémonie d’une seule langue, fût-elle nationale — est à la fois politiquement risquée et socialement injuste.
CONCLUSION
Les langues européennes ne reculeront pas par décret ni par injonction politique. Elles reculeront naturellement, progressivement : le jour où nos propres langues permettront de penser la thermodynamique, de plaider devant un tribunal, de diagnostiquer une septicémie ou de modéliser un budget national avec la même précision et la même fluidité. Ce jour est possible. Mais il suppose que nous consentions à un effort de longue haleine : non pas contempler nos langues comme des héritages à préserver sous verre, mais les traiter comme des organismes vivants à nourrir, à outiller et à projeter résolument dans la modernité. C’est là le vrai défi des intellectuels et des institutions béninoises.
Saïd Dicko ISSIFOU















